Billet d'humeur, Néo-féminisme

Billet d’humeur: talons aiguilles et baskets trendy, le conflit.

13 mars 2014
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« Papa, papa! Tu sais que maintenant je fais hyper bien du roller ! » s’est exclamée fièrement ma fille de cinq ans. « Et moi papa, je joue super bien au ping-pong! » a surenchéri son grand frère avant que le petit dernier ne lui arrache le téléphone des mains: »papaaa, papaaa, imuinipalanimui… pot! » Traduction: « j’ai été sur le pot! ». Leur père les congratule à coup de « bravos » et « je suis fier de vous » depuis New York où il passe la semaine.

Pendant que papa participe à la commission de la femme à l’ONU, c’est maman qui entraîne patiemment l’aîné au tennis de table. C’est elle qui s’abaisse toutes les 3 secondes et demi pour ramasser la balle, c’est elle qui essaye de respirer façon yoga, sophro et tout le bastringue pour garder son calme devant un fiston agacé de ne pas être champion au bout des deux premiers échanges… de sa vie! C’est elle aussi qui enfile les rollers de la seconde, la rattrape, l’encourage, la console quand elle chute, la relève et angoisse quand elle prend de la vitesse. C’est elle encore qui se précipite dans la salle de bain pour y mettre son bébé sur le pot, use de stratagème pour l’immobiliser et s’enthousiasme devant ses petites crottes comme si elles étaient les plus belles merveilles du monde, avant de nettoyer le pot infâme avec un sourire victorieux : « yes, les couches c’est bientôt fini! Whouw hou! »

Avant, quand le soir je découvrais la tonne de grains de sable du square d’à côté coincée entre mes doigts de pieds, les tâches immondes sur mes vêtements et sentais la fatigue m’envahir, un cri soudain en moi retentissait…intérieurement bien sûûûr, il y a les enfants qui dorment à côté! « C’est moi qui devrait y être, à l’ONU! Qu’est-ce qu’ils y connaissent à la vie des femmes ces gens-là ? Moi aussi j’veux refaire le monde à force de beaux discours, j’adore ça, les discours! » C’est tellement plus facile, plus valorisant, plus « humanisant » que de répéter sans cesse les mêmes gestes, les mêmes phrases à des petits êtres qui ne savent rien et qui nous demandent tout. Je jalousais ces femmes actives qu’on imagine facilement en tailleur sexy et talons vertigineux. Pff… Elles portent ça juste pour nous narguer, nous, les femmes qui avons littéralement les mains dans la merde et qui passons notre temps à courir derrière nos enfants! Et puis, je lui en voulais, à lui, celui qui m’a mise dans cette situation! C’est injuste! On était égaux, on est autant diplômé l’un que l’autre. Mais la venue des enfants nous a différencié… Monsieur voyage, Monsieur gagne très bien sa vie, Monsieur est fier de ses enfants mais c’est madame qui assure en backstage!

Je vais vous faire une confidence: ça, c’était avant. Car pour la première fois cette semaine, je ne ressens ni colère ni ressentiment ni ras-le-bol de prendre davantage en charge mes enfants pendant que mon mari vit une expérience professionnelle des plus grisante, en apparence.

Je ne pense pas prendre mon cas pour une généralité si je me permets d’affirmer que cette paix intérieure a deux causes.

Premièrement, lorsque les enfants grandissent , on commence à voir les fruits de son travail de maman! Quel bonheur de les voir grandir, progresser, s’autonomiser. Quand tu sais dans quel état de dépendance et de faiblesse ils ont commencé leur vie et que tu connais le prix de l’effort, c’est ultra émouvant, vraiment.

La seconde raison, c’est d’avoir un équilibre entre vie professionnelle et vie familiale. Autrement dit, de passer des talons aiguilles aux baskets trendy; du monde des adultes à celui des playgrounds, et vice versa. Les déséquilibres extrêmes nous tuent car ils ne respectent pas les différents désirs qui cohabitent en nous. On se rigidifie dans un rôle, on s’agace de voir ceux qui vivent aux antipodes de notre réalité, on cherche sans cesse à se justifier: c’est épuisant!

Je refuse catégoriquement l’idée du sacrifice. Quand on est une femme, on nous fait croire qu’on a le choix entre sacrifier sa carrière ou sacrifier sa vie de famille. On dit que « c’est ton choix » et on dit « tu dois l’assumer« . C’est ignoble comme mentalité.

Si j’étais à la commission la femme, je projetterais d’abord cette publicité valorisant le travail humble et caché des mères pour faire la nique à Simone de Beauvoir et ses héritières qui sont passées à côté de l’expérience humaine et spirituelle que peut être la maternité.

Puis, je chercherais avec les autres femmes du monde entier à assouplir le monde professionnel fondé sur un modèle masculin pour qu’il puisse s’adapter à la réalité des femmes  – la réalité humaine finalement qui n’est jamais monomaniaque- et non l’inverse!

Sur ce, je retourne prendre soin de mes enfants en attendant qu’une fois grands, je puisse pondre un beau programme politique et féministe! Pour l’instant, travailler dans une école et comme sexologue indépendante, c’est plus intelligent pour ne pas perdre ces précieux instants!

Au plaisir d’en reparler avec vous!

T.

Illustration Margot Motin, la tectonique des plaques.

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6 Commentaires

  • Reply Hélène Bonhomme 15 mars 2014 at 6 h 30 min

    Merci ! Je me retrouve dans ce billet ! À propos de chaussures, tu connais le bouquin de Wendy Treat ? Shoes Wisely: Choosing The Right Shoe For Every Occasion :)

  • Reply josse 15 mars 2014 at 8 h 30 min

    Quand j’étais célibataire, j’ enviais ces mamans, du haut de mes titres ronflants et de ma « carrière »… Maintenant, je me sens tellement plus femme depuis que je m’occupe de mon fils à mi temps!

  • Reply Minelle 15 mars 2014 at 9 h 39 min

    Merci Thérèse ! Trop belle cette pub. C’est tellement réaliste.
    Je la poste sur fcbk

  • Reply ALLINE 3 septembre 2014 at 5 h 16 min

    « Puis, je chercherais avec les autres femmes du monde entier à assouplir le monde professionnel fondé sur un modèle masculin pour qu’il puisse s’adapter à la réalité des femmes »
    C’est tout de même un peu ethnocentrée comme désir, non ?
    La réalité du masculin c’est aussi d’avoir créé les conditions permettant aux deux genres de pouvoir exister dans des conditions honorables. La satisfaction pleine et entière appelée bonheur ne relevant le plus souvent que du fugitif.
    Il existe une société millénaire – de nos jours – ou le vécu du masculin est entièrement calqué sur le ressenti du féminin. C’est la société matriarcale des MOSO.
    Etes-vous bien certaine de vouloir ce type de société ?

    • Reply Thérèse Hargot 5 septembre 2014 at 2 h 56 min

      Vous avez raison de me reprendre sur ce point car ce n’est évidement pas mon intention de promouvoir une société entièrement tournée vers la femme. Ce que je pense par contre c’est que le monde du travail, de l’entreprise en particulier, et notre perception de la « carrière » manque de souplesse pour s’adapter à la réalité de la vie des femmes…

  • Reply Caroline 27 septembre 2014 at 3 h 28 min

    Je me plais à dire ici qu’on peut tout de même choisir l’inverse. Je suis toute à mon métier et c’est mon amour qui s’occupe des enfants, le soir et le mercredi, pour le plus grand bonheur de ces derniers (même le bébé Suzanne qui est rayonnante grâce aux soins attentifs de son père). Il fait également les courses, la cuisine et le ménage plus souvent que moi, même si nous tendons le plus possible au partage des corvées. J’espère que la plupart des hommes trouvent aujourd’hui cela normal et sain que les tâches éducatives, affectives, domestiques et quotidiennes soient réparties entre les deux membres du couple. Peut-être que si les salaires des hommes et des femmes étaient égaux (et qu’on les orientait équitablement dans les différents domaines d’études, sans réserver les filières scientifiques majoritairement aux hommes), les hommes auraient plus souvent le choix de rester près des enfants.

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