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Chronique: Femmes recherchent fantasmes

1 février 2015
Fifthy Shades of Grey

Les portes du métro se referment de justesse derrière moi. Un enfant à chaque main, le troisième endormi contre ma poitrine, je souffle quand enfin par gentillesse ou par pitié, on me cède une place. Il est 3h de l’après-midi, l’heure d’écouter (en même temps) la dernière chanson apprise à l’école et le résultat de la dictée. En levant les yeux, j’aperçois devant moi une femme plongée dans la lecture de son livre. La couverture est exhibée fièrement : Fifthy Shades of Grey (Cinquante nuance de Grey, en français). Je souris, ce face à face m’amuse. Toutes les deux dans le même wagon, nous sommes transportées dans des univers opposés : l’enfance et le sadomasochisme démocratique. Enfin, les extrêmes se ressemblent comme on dit. Car chez moi aussi il est question de maîtresse, d’obéissance, de morsures (à quatre jeunes dents acérées) et même parfois (osons le dire) d’esclavagisme ! Je comprends à l’instant le mystérieux succès de cette trilogie à l’écriture douteuse et au contenu scabreux qui fait un carton chez les mères. Assaillies par les enfants, accablées par les responsabilités, liées à leur mari, elles en ont rêvée, une américaine l’a fait : leur offrir un plan d’évasion ! Pourvu alors qu’il leur propose la bonne issue. Je regarde à nouveau le livre, rien n’est moins sûr. Soudainement la sonnerie des portes du métro retentie : « vite, on sort les enfants !». Il était moins une.

Plus tard dans la soirée défilent les visages de ces femmes rencontrées, me répétant comme une rengaine le même constat. « Je vois bien que je n’ai pas vraiment de fantasmes. Dans mon couple, ce n’est jamais moi qui ai les nouvelles idées. Il me le reproche d’ailleurs. Il voudrait que je sois plus active. Seulement voilà, je n’en ai pas !». Le succès colossal du « mummy porn » serait-il en fait inversement proportionnel à l’imagination sexuelle des femmes ? Quoiqu’il en soit, elles s’avouent un peu plus vouloir y accéder. Avec ce livre, on dirait qu’un monde s’ouvre aux femmes, toujours en retard d’une guerre (dans laquelle les hommes sont empêtrés depuis longtemps déjà). Aujourd’hui, on pense qu’«avoir des fantasmes » c’est en fait faire preuve de créativité et de liberté : l’ingrédient indispensable au couple heureux sexuellement ! Alors on nous a dit : usez et abusez donc de ce piment! Sauf que de piquants les piments peuvent devenir brûlants…

Un beau jour, une de ses copines lui offre le livre quasi SM dont tout le monde parle. Par curiosité, elle le lit. « Après tout, j’avais envie de savoir pourquoi les américaines en sont folles !». Il n’en fallait pas moins pour lui donner l’envie d’entre-ouvrir la boîte de Pandore dans une très grande excitation ! « Ca fait des années que nous étions ensemble mais il était temps pour nous de vivre plus librement notre sexualité. On a décidé de se dire et de vivre nos fantasmes ! » De toute évidence, c’est au moment de la transgression de l’interdit que les vibrations sont les plus intenses ; ce moment où le rêve bascule dans la réalité. Mais au réveil, la vie peut virer au cauchemar. « Je vis un enfer ! En fait, je ne suis pas capable d’exécuter toutes ses envies et la jalousie me ronge violement. Tous ces jeux ont détruit progressivement l’estime de moi, ils m’ont humilié. » A force de penser à leur plaisir, ils en ont oublié leur relation, leur promesse de fidélité et les dangers de s’exposer sans limite à la pulsion sexuelle. Au lieu de se rapprocher, ils se sont éloignés l’un de l’autre, parfois même de façon irrémédiable.

« C’est à n’y comprendre plus rien! Faut-il ou non réaliser ses fantasmes ? Je suis perdue… Je sens que j’aspire à plus de liberté et en même temps, j’en subis les effets dévastateurs sur moi et mon couple. » Bon, maintenant que la boîte est ouverte, commençons plutôt par faire un tri au lieu de s’y ruer à corps perdu. Mettons d’un côté toutes ces fantaisies quant au décor, au moment, à la position et aux costumes de la rencontre sexuelle. Celles-ci, cultivez les bien car elles introduisent surprise, légèreté, complicité, joie nécessaire quand se ternit le quotidien. Mettons ensuite d’un autre côté tout ce qui concerne les personnages, les acteurs de ces aventures sexuelles dont l’idée même éveille les plus grandes envies. Ici les choses se compliquent. Comment faire pour allier fantasme et fidélité? Il vous reste un exutoire : rêver ensemble. Imaginez-les ces personnes qui vous regardent, que vous regardez, qui vous entendent, que vous entendez, qui vous touchent, que vous touchez. Demandez donc à l’autre des détails, des précisions, sans mettre des noms sur ces visages. Ce moment est infiniment plus puissant qu’un livre ou qu’un film pornographique qui enferme sur soi-même et appauvrit l’imaginaire en le réduisant à des scènes figées, jouées par des mauvais acteurs. La communion des imaginaires est d’une efficacité redoutable pour initier celle des corps ! En réalité, ils ne sont que tous les deux. Au final, ils se retrouvent, heureux d’avoir pu se partager ce qu’ils ont de plus secret.

Quant aux envies qui obsèdent, à ces fantasmes qui deviennent nécessaires à la jouissance, ils finissent par soumettre l’autre à l’état d’objet malléable. Au lieu de les exécuter froidement, on peut trouver à quel besoin profond ils tentent de répondre. Quelle est cette tension, frustration, culpabilité refoulée qui utilise la sexualité pour se défouler ? Une fois exprimée, on est capable de choisir des moyens pour l’évacuer qui soient efficaces, durables et respectueux de soi-même et des autres.

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5 Commentaires

  • Reply jxberny 17 janvier 2013 at 11 h 32 min

    Maintenant comment sortir de l’instrumentalisation de l’autre ? Je ne pense pas que beaucoup d’hommes sont réellement conscients de la douleur et l’humiliation que ça cause, surtout quand on est en face de la personne qu’on aime le plus au monde. Quel paradoxe, quand la relation conjugale est sensée être celle de l’affection, de l’écoute et du respect. Dans l’histoire, la relation est coupée par la pornographie, qui déforme la vision de l’intimité, et qui sème la zizanie: plus assez de piquant. On a déjà tout eu. Comment sortir le couple de l’image que la pornographie ou le sensuel laisse dans nos esprits?

    • Reply Thérèse Hargot 17 janvier 2013 at 12 h 19 min

      Je vous remercie pour votre commentaire. Vous posez des questions importantes et justes. Laissez-moi vous répondre très prochainement.

  • Reply Au lit, c’est mieux avec une américaine ou une française? « Chroniques d'une sexologue new yorkaise 1 février 2013 at 12 h 21 min

    […] Pour un avant-gôut du style, lire ma dernière chronique sur French Morning: Femme recherche fantasme […]

  • Reply Question: fantasmes et mariage sont-ils compatibles? (1ère partie) | Chroniques philosophiques d'une sexologue new yorkaise 22 mai 2013 at 10 h 53 min

    […] Et s’il y avait une troisième voie? C’est ce que je crois. Je vous en parle dans un prochain post. D’ici là, je vous rapporte les mots de Simone de Beauvoir (puisque j’avais le texte sous le bras) et je vous encourage à lire ou relire ma chronique sur le sujet "femmes recherchent fantasmes". […]

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